jeudi 29 mars 2012

CINDY SHERMAN AU MoMA // LE MOI EST UNE MASCARADE. La beauté aussi.

Rétrospective Cindy Sherman - MoMA


"A présent son âme était sur sa figure."
Les Liaisons Dangereuses. Lettre de Madame de Volanges à Madame de Rosemonde.

A New York, devant le MoMA, il y a des drôles de portraits géants de femme-clown qui font peur. La foule s'arrête, trouve que l'art n'a pas de prix mais doit quand même lâcher les 25 dollars réglementaires pour en [sa]voir plus.

A l'intérieur, ça commence par un écran noir, immense. Au centre duquel est projeté le nom de l'artiste en petites lettres blanches. "Cindy" et "Sherman". Rien que ça. Normal. Sauf que ça bouge. Efficaces, ces petites lettres qui s'animent, changent de typo, de corps, de graisse. D'abord le nom, puis le prénom, puis le nom, puis le prénom... Et ça recommence. Et je reste là, comme un con. Je trouve ça profond, ces petites lettres qui changent. Mais pas le nom. Le nom, c'est toujours "Cindy" et "Sherman", seule son apparence, seule sa lisibilité changent. 25 dollars quand même. Vite rentabilisés en fin de compte, parce qu'avec rien du tout déjà, Cindy Sherman sait tout dire de l'identité, de sa possible versatilité, de sa forme et de son fond. Si la forme, c'est le fond qui remonte à la surface, alors est-ce que l'apparence c'est l'identité qui se voit?
Est-ce qu'au fond, je suis toujours le même quand je change de forme?


Rétrospective Cindy Sherman - MoMA

Après les mots en petite lettres, les grandes images. 170 oeuvres photographiques, des autoportraits. 170 métamorphoses dans lesquelles chercher le dénominateur commun visible du moi. Thème monomaniaque, qui obsède Cindy Sherman, hante sa réflexion artistique depuis l'adolescence. Traverse les modes et fend les angélismes, les faciles raccourcis pop, Madonna-esques, Lady Gaga-esques, Nicky Minaj-esques, Katy Perry-esques (tu choisis ce qui te branches) : le moi qui change, ce n'est pas que du changement choisi, de la réinvention ludique, de la provoc. C'est aussi ce que la génétique, le temps qui passe, les accidents de la vie décident pour moi. Suis-je toujours le même moi quand j'essaie d'être quelqu'un d'autre? Quand je suis malade? Et quand je suis mort? Il y a tout ça dans les portraits de Cindy Sherman. Et 1001 vies possibles d'une seule et même individualité aux commandes de moi visiblement, infiniment variables.

Cindy Sherman Pop stars - MoMA
Cindy Sherman "History portraits" - MoMA


Cindy Sherman Imagerie "Playboy" - MoMA
Cindy Sherman "Fashion Victim" - MoMA


Cindy Sherman Pop stars - MoMA
Cindy Sherman "desperate housewife" - MoMA


Rétrospective Cindy Sherman - MoMA
Clichés cinématographique

Étrangement, Cindy Sherman se ressemble partout. Quels que soient les micro-glissements, ou les exubérants bouleversements qu'elle performe sur sa propre apparence. Transformée par le maquillage, les perruques, les prothèses, les costumes, la retouche numérique; en noir et blanc, en couleur, en noir et blanc recolorisés, en couleurs recolorisées. Tous les moyens sont bons. Elle change non seulement tous les attributs de son moi physique - la taille de ses lèvres, la couleur de ses cheveux, de sa peau, l'axe de ses yeux, et tous les volumes de son corps. Mais projette aussi ses transformations dans les variations de l'époque, des genres et des classes sociales.

C'est alors que les métamorphoses du moi prennent tout leur sens. Parce qu'en travaillant sur le moi et son environnement, elle impose, photo après photo, le pouvoir narratif de ses images dans la vraie vie, et l'oppose au pouvoir normatif des images reçues, subies, de tous les tu-dois esthétiques imposés aux femmes : stéréotypes sociétaux (portraits de femmes de tous milieux qui trahissent leur combat commun contre les impossibles standards de beauté, leurs tentatives désespérées mais touchantes, presque tragiques, de rester jeunes, belles, minces, riches en apparence...), historiques (partant du constat que toutes les représentations picturales de femmes - madonnes, aristocrates, femme de bonne société - ont toujours été dictées par le regard, le pinceau des hommes), médiatiques (figures de pop star), cinématographiques (série en noir et blanc "untitled film stills" de 1977 qui réinvestit tous les clichés career girl, blond bombshell, housewife...), de la mode (nombreuses figures de la fashion victim depuis les années 1980), pornographiques (réappropriation de l'imagerie typique des vieux magazines érotiques masculins, des corps et des objets porn), politiques (figure du clown comme moi dissimulé catharsique pour toute la société, transformation macabre déliquescente du corps en pleine vague SIDA, etc).

Tous ces possibles du moi. Toutes ces mascarades posées sur moi. Ça me file une haut-le-coeur. D'un coup d'un seul, j'ai besoin de voir à quoi je ressemble, vérifier si quand les autres mes voient là-maintenant-tout-de-suite ça ressemble bien à qui je suis. A qui je veux qu'ils pensent que je suis. Il n'y a aucun miroir à l'exposition Cindy Sherman. C'est tant mieux.

Je me sauve, bouscule un conférencier qui s'apprête à livrer les "3 take-home ideas" de la rétrospective. Dehors, je me dis que, moi aussi, de Cindy Sherman, je rapporte aussi 3 idées à la maison.
// Cindy Sherman, c'est l'affirmation du pouvoir triomphant du moi sur moi-même.
Et d'un art do-it-all où elle est tout à la fois modèle, photographe, styliste, maquilleur, performer... Une prise de pouvoir absolue : transformer son moi visible en revendiquant conserver toujours son identité. Mais aussi ne laisser à personne d'extérieur la liberté d'intervenir dans la transformation. C'est que le moi de Cindy Sherman ne demande pas à être toléré par les autres. C'est un tour de force, une violente image qu'il faut nécessairement imposer aux autres. Le moi réalisé est toujours un preneur d'otages.
// Cindy Sherman, c'est surtout le moi(e).
Qui se transforme en tout, mais pas en homme (et si le travestissement est bien traité, c'est plutôt pour décrire les transformations contre-nature que les femmes s'imposent pour se conformer aux fantasmes des hommes). Pas de gentil universalisme, le propos est surtout, pour les femmes, de parvenir à construire le soi-pour-soi qui déconstruit les soi-pour-eux, les images produites par les hommes qu'elles subissent à tout âge, partout et depuis toujours. Le moi féminin est une libération des hommes. Mais sans rien renoncer à sa féminité, rien envier à la masculinité : un peu comme la revanche d'une poupée Barbie qui s'habillerait enfin toute seule.


Vieillissement


L'industrie porno déconstruit les femmes, les morcelle

// Cindy Sherman, c'est le moi plutôt que le beau.
Mode et beauté au centre de toute son oeuvre, en tant qu'elles sont pourvoyeuses d'images intrusives, à ambition performatives : changer le moi visible de toutes les femmes de la rue, toutes les femmes de l'époque. Cindy Sherman les définit, à juste titre, comme une forme de mascarade quotidienne qui vise non seulement à se trouver et se montrer beau, mais surtout à communiquer sa culture et sa classe sociale. Et les parodie, tout aussi justement, au travers de l'image de la fashion victime, par laquelle elle questionne une à une toutes les conventions esthétiques de la mode (filles luxueusement habillées mais crasseuses, absurdités vestimentaires, capillaires...). De quoi amener à repenser les standards de l'industrie de la beauté. Pas pour les rejeter, mais plutôt les amener à élargir leurs horizons au-delà du beau et du laid. Demain, la beauté sera peut être cette industrie de la transformation et de la prise de pouvoir sur soi-même, qui nous offrira les outils non plus de plaire aux autres, mais de réaliser toutes nos expériences d'identité. Qui tirera en premier? Certains géants du secteur semblent déjà dégainer. Comme M.A.C, première marque à avoir osé la collaboration avec Cindy Sherman.


Collaboration Cindy Sherman M.A.C
 
Rétrospective Cindy Sherman - MoMA

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