vendredi 18 février 2011

MAD MEN, GOSSIP GIRL, GLEE // LES SERIES TV A LA MODE CONTRE L'ANDROGYNIE DE LA MODE

Kate Moss et Lea T en couverture de Love Magazine 

LA MODE OU LES SERIES A LA MODE // MAIS QUI DECIDE VRAIMENT DE CE QU'EST LA BEAUTE D'AUJOURD'HUI?

Si ma tante en avait, on l'appellerait tonton.
Simplissime précepte masculin-féminin que la Mode bouscule à qui mieux-mieux.
Bousculer les genres pour ce donner un genre, un genre de mission puissamment politique, celle de définir et faire évoluer les normes de la beauté masculine et féminine, et avec elles les identités, les comportements. Bref, la société elle-même.
C'est vrai. Parfois la Mode y est parvenue. Chanel, Courrèges, Yves Saint Laurent, Jean Paul Gaultier... ils n'ont pas seulement transformé les jupes en pantalons, les pantalons en jupe, ou raccourci ces jupes, détourné les uniformes sexués, rigides, en objets de mode transgressifs (marins, militaires...), ils ont participé à construire des identités féminines et masculines libérées des carcans de leurs époques, un temps révolutionnaires, aujourd'hui devenues des normes.


Il faut dire que s'il y a bien un endroit où la Mode est influente, surtout pas superflue, c'est précisément dans la définition des genres. Les genres, des identités construites par nos comportements, nos choix de valeurs, nos choix esthétiques, nos vêtements aussi, à partir de ce que nous sommes biologiquement : de sexe masculin ou féminin. Parfois pour l'atténuer, jouer avec, le moduler. Parfois pour le renforcer. Se sachant influente, la Mode s'immisce, entend dicter ce que doit être la beauté, féminine et masculine, à chaque époque. Et a chaque fois une même tentation : effacer le masculin et féminin, les confondre dans un idéal androgyne.

Deux Jean-Paul, autant de visions du genre masculin.
Quand Gaultier lance le Male, il se livre à une réflexion burnée sur la déconstruction du genre masculin,  entre attributs du sexe fort (muscles, uniformes, tatouage...) et posture féminine (poignet cassé et bouche en cul de poule, vêtements moulants qui, dans les années 90, deviendront aussi une norme du mainstream masculin). Le coup de force : faire de cette confusion des genres, de ce discours androgyne, un best-seller indéboulonnable même chez les pères de famille.
Quand GUERLAIN revampe son classique Habit Rouge, c'est avec un peu moins de chasse à courre mais toujours droit dans les bottes d'un genre masculin "très masculin", comme le dit le nouveau (très bon) slogan publicitaire.
Intéressant mécanisme psychologique par lequel deux hommes qui ont a priori le même pouvoir d'achat et le même intérêt pour le parfum, choisissent l'un de ces deux jus et, avec eux, une identité, une façon opposée de concevoir la Beauté au masculin.


Jean Paul Gaultier - Le MALE
Guerlain - Habit Rouge

C'est évident, la Mode pointue, la Mode des insiders s'amuse à la confusion des genres - nous présentant des adolescentes aux corps de petits garçons frêles comme les superwomen d'aujourd'hui, ou des mecs en collants comme de nouveaux golden boys - un peu comme un sale gamin s'amuse à faire caca par terre, juste parce qu'elle n'a personne pour taper du poing sur la table et rappeler les règles conservatrices de la beauté, celle des femmes, celles des hommes.
La fringue de masse des grandes enseignes, bien qu'anti-androgyne, ne peut pas faire grand chose, car elle vise par définition le conformisme. Plaire à tout le monde, ce n'est pas proposer des identités sexuelles fortes.

Mais la télévision, elle, peut dire merde à la main-mise de la Mode sur la définition des canons de Beauté, du style. Du féminin et du masculin. Plus omniprésente, plus intrusive, plus accessible, il suffit à la télévision qu'elle le veuille pour faire contre-pouvoir.
Il semblerait que ce soit aujourd'hui le cas, avec des armes redoutables : des séries à la mode, plus fortes que la mode. Preuve maintes fois discutée : Mad Men dont l'esthétique 50s et les curvy dolls s'imposent même aux plus grandes maisons de mode : Louis Vuitton, Dior dont la collection Gruau est pleine de références, d'autres encore.

Campagne Louis Vuitton hiver 2010
Défilé Dior Haute Couture P/E 2011
Nous y sommes, ça saute aux yeux : les séries à la mode ne sont pas du tout d'accord avec la Mode sur ce que doit être la beauté féminine et masculine de l'Epoque. Mad Men bien sûr, mais aussi d'une certaine façon Gossip Girl et Glee, les séries à la mode votent pour la re-sexualisation des canons de la beauté, pour re-sexualiser les genres et non pas les confondre. Le "re-gendering" contre l'androgynie de la Mode.

Tour d'horizon des forces en présence :

Du côté de la MODE :

Le discours // La Beauté d'aujourd'hui est dans une androgynie nouvelle = moins travelo et plus intello.
Beaucoup plus politique que de faire porter des mini-jupes à des mecs barraqués, des slims trop serrés à des ados ébouriffés, elle est aussi plus ambitieuse dans ses implications (questionnement du statut de la transexualité ou de l'hermaphrodisme notamment) comme en termes d'audience, en témoignent les dizaines d'articles parus dans la presse non-spécialisée sur les sensations Léa T ou Andrej Pejic.

Les égéries // Léa T et Andrej Pejic. 
Il ne s'agit plus de faire défiler des filles et des garçons juvéniles, filiformes, sexuellement flous car souvent encore asexués.
Les égéries d'aujourd'hui questionnent les beautés et les identités féminine et maculine jusqu'au vertige. Léa T en est la star : le top transexuel(le) fait partie du nouveau mythe Givenchy et fascine les leaders d'opinion Vogue Paris, Love Magazine... Indiscernable parmi les belles de podium, c'est la médiatisation de son histoire, miroir des derniers tabous de l'époque qui fait sa visibilité, sa puissance singulière.
Andrej Pejic va encore plus loin, il est à lui-seul une nouvelle frontière : le jeune Australien met fin à toutes les tentatives antérieures de féminisation des mannequins masculins. Car ce n'est pas un homme féminin, c'est un nouveau territoire, une beauté purement versatile, la première capable d'être à la fois un très bel homme et une très belle femme sans être jamais l'un déguisé en l'autre. UN et dédoublé, un concept que Gaultier fait défiler dans les deux sexes.

Lea T chez Givenchy
Lea T dans Vogue Paris

  
Andrej Pejic versant féminin chez JP Gaultier

Le point faible // Que ce discours et ces égéries androgynes, plus politiques qu'autrefois, restent des avant-gardes fabriquées par et pour leur petit milieu de la mode, et n'aient pas forcément la capacité à devenir discours et des sex-symbols mainstream, à la différence des androgynes musicaux de la scène pop, ou rock, qui, de Bowie à Brian Molko, ont questionné la masculinité de leur époque avec toute la puissance et l'exemplarité de ceux qui font bander les filles de la rue, pas seulement les rédactrices de mode.


Du côté des SERIES TV A LA MODE :

Le discours // La Beauté d'aujourd'hui est celle des hommes et des femmes d'hier.
Eternels au masculin comme au féminin, les codes de la Beauté, de l'élégance, tout comme ceux de la séduction ne souffrent pas qu'on les dé-sexualisent, qu'on les confondent. La Beauté n'est pas au milieu, elle est dans les extrêmes : des hommes très hommes, des femmes très femmes. Chacun ses attributs, chacun son rôle, et les vaches seront bien gardées. Messieurs, lâchez vos slims et laissez respirer vos couilles, ressortez le complet et la fiole de Scotch. Mesdames, laissez-vous pousser la fesse et le faux-cil, c'est comme ça qu'on vous aime, c'est comme ça que vous nous faites le moins peur. Et qu'on arrête de nous emmerder avec l'égalité des sexes, la complémentarité est tellement plus sexuelle.


Mad Men
 Les égéries // Don Draper et Joan Holloway de Mad Men / Chuck Bass et Blair Waldorf de Gossip Girl / les footballers et les cheerleaders de Glee. 
Don Draper (Jon Hamm) est un héros tellement masculin qu'il en est politiquement incorrect. C'est vrai grâce à lui, on peut tenter de taper sur la table pour demander un verre à nos copines quand on rentre du boulot sans se prendre un escarpin à la volée dans la gueule. Mais rien n'est gratuit : en échange elles exigent que l'on porte la cravate et la pochette pour sortir les poubelles.
Joan Holloway (Christina Hendricks) : alerte à la bombe rétropulpeuse, rétrorouquine, un physique anachronique qui passe au bulldoser les diktats de la féminité moderne. Petite révolution culturelle :
nos meufs se remettent à demander la carte des desserts (fini la détox, oui à la retox). Les hommes encouragent le mouvement, aux abois. Esquire magazine en a fait sa Sexiest woman alive.


Entertainment Weekly - Jon Hamm et Christina Hendricks

Et avec 20 ans de moins. Ca donne quoi? Les ados très, très sexués de Gossip Girl.
Chuck Bass (Ed Westwick) : 18 ans et déjà un grand garçon. T-shirt? Connaît pas. Baskets pourraves? Connaît pas. Dates MacDo cinoche? Connaît pas. Premières fois hésitantes sur le canap de belle-maman? Connaît pas.
A l'arrière des limos, Chuck Bass c'est costumes sur mesure et rapports bucco-génitaux au champagne . Anti-jeune premier, anti-minet. Allez les jeunes, on lâche le garage band et les teen groupies. On se met au golf et à la chasse aux mamans des copines.
Blair Waldorf (Leighton Mester) : une femme une vraie, vénéneuse, puissante (et harnachée) sous un costume stricte d'écolière. Presque une héroïne de genre. Et au-delà, une arme de destruction massive contre tous les garçons manqués des cours de récré.

Leighton Meester. Gossip Girl - CW
Ed Westwick. Gossip Girl - CW

Encore plus jeunes, les héros de Glee rejouent la guerre des boutons et des sexes à l'école et répètent les lois immuables du succès : des filles très girly, des garçons très manly.
Cheerleaders et joueurs de foot, s'ils ne sont pas ce qu'ils ont l'air, restent les archétypes d'une beauté sexuée très loin de la confusion des genres.

Le point faible // Que les séries à la mode soient, d'une certaine façon, dépendantes de la mode, pas seulement pour habiller leurs personnages, mais aussi pour créer le buzz, et donc malgré tout soumises à ses tendances de fond, aux lois de son industrie (on se souvient comment, de série farouchement libre et vraiment visionnaire sur le féminin d'aujourd'hui, ses canons de beauté, de style et ses comportements, Sex and the City est devenue une suite d'épisodes et de films dédiés au placement produits des grandes maisons de Mode). Plus grave, que ces discours et des égéries n'aient pas l'ambition de créer des modèles pour demain. Beautés et comportements stéréotypés, passéistes. En particulier, comment des esthétiques féminines d'hier, intrinsèquement inégalitaires, peuvent-elles nourrir les combats des femmes fortes de demain?

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